LE GUIDE COMPLET DU THÉ D'ÉPILOBE : PARTIE 2
L'histoire du thé d'épilobe :
de traditions autochtones à l’Ivan Chaï
L'histoire du thé d'épilobe : de traditions autochtones à l’Ivan Chaï
Dans la Partie 2 du Guide complet du thé d’épilobe, retracez l’histoire fascinante de cette plante nordique, de la médecine traditionnelle autochtone jusqu’à son renouveau dans les médias sociaux. Découvrez comment l’Ivan Chai est passé de substitut frauduleux du thé chinois, à celui de produit interdit par la Russie tsariste, puis de nécessité en temps de guerre, et enfin de phénomène viral moderne, tout en démêlant le vrai du faux.
Dans les climats nordiques, l’épilobe a joué un rôle important dans les cultures traditionnelles. En Russie, il était transformé en un thé noir qu’on appelle Ivan Chaï. Chez les populations autochtones d’Amérique du Nord et de l’est de la Russie, les jeunes feuilles d’épilobe étaient ajoutées aux soupes de poisson et de viande, tandis que les pousses tendres du printemps étaient souvent cuites comme des asperges. Au-delà de ses utilisations culinaires, la plante était également utilisée dans l’artisanat et comme médecine.¹
Origines de Russie
Les premières mentions remontent aux peuples autochtones de la péninsule du Kamtchatka lors de la Grande Expédition du Nord de Russie dans les années 1700. Les Aïnous, Koriaks et Itelmènes ont été les premières communautés à utiliser la tisane d’épilobe (non-oxydée) comme aliment et médecine, le considérant comme l’une de leurs plantes les plus précieuses. Ces artisans talentueux ont créé toutes sortes de produits à partir des différentes parties de la plante, dont des légumes nutritifs et des boissons fermentées. La pulpe sucrée à l’intérieur de la tige était particulièrement prisée.¹
Le thé d’épilobe oxydé est connu en Russie sous le nom d’Ivan Chaï. Selon la région, le thé d’épilobe porte plusieurs autres noms, notamment thé de Koporye (aussi épelé thé de Koporsky ou Kapor), thé Ivan et thé russe.⁹ Dans le cadre de cet article, nous utiliserons ces différents noms de manière interchangeable, en employant principalement les termes thé d’épilobe et Ivan Chaï pour désigner ce thé.
Bien que communément appelé « fermentation », le processus traditionnel de fabrication de l’Ivan Chaï est en fait une oxydation, comme dans la production du thé noir chinois. Lorsque les feuilles sont roulées et exposées à l’oxygène de l’air, des enzymes naturelles provoquent des changements chimiques qui développent la riche saveur du thé et la couleur foncée des feuilles séchées.
De la fraude à l'interdiction impériale
Après avoir interviewé Alexander Vovniy, fondateur de l’entreprise russe d’Ivan Chaï NOMAD, nous avons appris que le parcours du thé d’épilobe dans la culture russe a connu des rebondissements inattendus. Le thé chinois est d’abord arrivé en Russie par caravanes de chameaux au début du 17ᵉ siècle, parcourant environ 11 000 kilomètres depuis la Chine, un voyage de six mois qui le rendait extraordinairement coûteux. Le gouvernement tsariste imposait des droits de douane de 80 à 120 % en plus du prix d’achat, auxquels s’ajoutaient les frais de transport et de sécurité, ce qui faisait que le thé coûtait 10 à 12 fois plus cher en Russie que ceux voyageant par voie maritime jusqu’aux marchés d’Europe de l’Ouest.
Ce coût exorbitant a naturellement provoqué une importante falsification du thé dès le début du 18ᵉ siècle. Alors que la popularité du thé augmentait dans la seconde moitié du 19ᵉ siècle, les citoyens pauvres cherchaient des substituts locaux moins coûteux tandis que des marchands illégaux déployaient des opérations de contrefaçon de plus en plus sophistiquées pour s’enrichir. Chaque région développait ses propres préférences, comme les feuilles de chêne, frêne, bouleau et saule, qui étaient broyées et parfois teintes avec des colorants. En Sibérie, on privilégiait les feuilles de bergénie, tandis qu’à la frontière du Caucase, on utilisait des feuilles de bleuet.⁸
Cependant, le substitut le plus largement utilisé pour remplacer le thé chinois était l’épilobe à feuilles étroites. La ville de Koporye, près de Saint-Pétersbourg, est devenue le centre de cette industrie de falsification, produisant des dizaines de milliers de kilogrammes annuellement à la fin du 18ᵉ siècle. Pour transformer « le thé de Koporye », les producteurs broyaient les feuilles avec de l’argile, car le sol facilitait le traitement mécanique nécessaire à l’oxydation, tandis que des acides donnaient aux feuilles une couleur brune rappelant le véritable thé noir. Cette contrefaçon était massivement vendue à Moscou et à Saint-Pétersbourg, distribuée dans tout l’empire, et même introduite clandestinement à l’étranger pour être mélangée au thé chinois.⁸
Plutôt que d’être célébré, l’Ivan Chaï a été interdit dans tout l’Empire russe durant les années 1800 pour avoir été utilisé comme substitut frauduleux au lucratif thé noir chinois importé. Cela s’explique aisément par une baisse des revenus tirés des droits de douane sur le thé chinois importé par le gouvernement tsariste. Selon Vovniy, en 1833, une interdiction formelle a été décrétée sur la vente de thé contrefait et la cueillette d’épilobe destinée à la production de « thé de Koporye ».⁸ Les archives judiciaires de 1888 documentent d’importantes poursuites contre des marchands qui mélangeaient des feuilles de thé d’épilobe avec des feuilles de thé Camellia sinensis afin de tromper les clients.¹ Cela met en lumière les similitudes que l’Ivan Chaï partage avec certaines variétés de thé noir chinois, tant sur le plan visuel que du profil aromatique.
Le statut d’interdiction a rapidement changé au cours de la seconde moitié du 19ᵉ siècle lorsque les importations de thé par voie maritime ont commencé à arriver par Odessa en 1862, et que les chemins de fer en activité dans l’est durant les années 1880 ont réduit les délais et les coûts de livraison. Les prix du thé chinois ont chuté, en faisant une boisson quotidienne abordable. En 1886, le thé a été intégré aux rations alimentaires de l’armée.⁸
Au début du 20e siècle, le thé d’épilobe obtient la reconnaissance officielle et est commercialisé à l’échelle nationale en tant que « thé soviétique ». Des personnalités clés ont émergé durant cette évolution, notamment le forestier Anton Bernatskii, qui préconisait sa culture à grande échelle, le professeur Ivan V. Palibin⁹, qui en a promu l’utilisation durant les pénuries en temps de guerre à Léningrad, et le professeur Arkadii Koshcheev, dont les techniques de fermentation ont suscité l’intérêt moderne.¹
Survie en temps de guerre et légendes militaires
Selon le média Russia Beyond, Peter Badmayev, célèbre praticien de médecine tibétaine à la fin du XIXe siècle, en aurait utilisé pour soigner des patients, dont le tsar Alexandre III.⁴ Cependant, selon nos sources, ceci est complètement faux.
Une autre histoire sensationnaliste qu’on peut trouver en ligne raconte qu’un centre de recherche a été créé dans les années 1920 près de Saint-Pétersbourg afin de fournir l’Armée rouge en Ivan Chaï, puis détruit pendant la Seconde Guerre mondiale par les Allemands. Certains suggèrent même qu’Hitler croyait que cette plante était à l’origine de la force de l’Armée rouge. Cependant, cette affirmation est difficile à vérifier historiquement et plusieurs sources, dont Vovniy, affirment que ces histoires ne sont que publicités mensongères.⁴
Ce qui est vrai, cependant, c’est que durant la Seconde Guerre mondiale, les plantes sauvages sont devenues cruciales pendant les grandes pénuries alimentaires. L’épilobe était mentionné dans presque tous les manuels botaniques de 1941 à 1946 comme une source importante de nourriture et substitut de thé.⁹
Brochure « Comment préparer le thé et le café à partir de plantes cultivées et sauvages de l'oblast de Léningrad » par Ivan V. Palibin (1942)
Dans les guides de survie en temps de guerre, l’épilobe était valorisé non seulement comme substitut au thé, mais aussi comme source alimentaire polyvalente. Les jeunes feuilles et pousses pouvaient être consommées en salade ou réduites en purée pour servir d’assaisonnement dans divers plats. Les jeunes pousses étaient préparées comme des asperges ou du chou, et les racines sucrées étaient consommées comme légumes. Ces multiples usages rendaient l’épilobe particulièrement précieux en période de grande pénurie, d’autant plus qu’il poussait sur de vastes étendues, facilitant ainsi une cueillette à grande échelle.⁸
Durant le siège de Léningrad (Saint-Pétersbourg), où au moins 1 million de personnes sont mortes de faim, l’Ivan Chaï a servi comme l’un des substituts de thé utilisés par les citoyens assiégés, partisans et villageois.⁸ L’Ivan Chaï a potentiellement été utilisé pour soutenir les troupes militaires, peut-être parce qu’il peut être infusé plusieurs fois sans perdre ses propriétés bénéfiques et conservé pendant une semaine après sa préparation.⁴
Renouveau dans les réseaux sociaux
Vers 2010, une tendance populaire est apparue, réclamant des produits russes entièrement naturels. Certains marchands ont profité de cette tendance en créant des légendes et des demi-vérités entourant l’Ivan Chaï et son histoire culturelle. Par exemple, l’une des histoires les plus répandues sur Internet affirme que l’Ivan Chaï était l’une des plus importantes exportations russes en Europe aux côtés du blé, de la fourrure et de la vodka. Alexander Vovniy, pionnier de la production moderne d’Ivan Chaï, a enquêté sur ces affirmations en 2011 et a remonté la trace de cette désinformation jusqu’à une seule source. Par ailleurs, il est devenu le premier producteur de thé d’épilobe en Russie à importer d’Asie des machines spécialisées pour le thé, développant des techniques de production qui rendaient l’Ivan Chaï visuellement impossible à distinguer du thé chinois classique. Sa méthode est finalement devenue la base d’une norme étatique pour l’Ivan Chaï, introduite en Russie en 2024.⁸
Des recherches approfondies menées par Kalle et ses collègues (2020) ont révélé que la consommation généralisée d’Ivan Chaï a débuté seulement depuis 2015.¹‘² Elles révèlent que de nombreuses affirmations historiques sur la production traditionnelle manquent de documentation appropriée et pourraient faire partie de la réinvention moderne de l’Ivan Chaï.¹
L’intérêt pour l’Ivan Chaï a connu un essor spectaculaire vers 2013, coïncidant avec la diffusion de programmes télévisés russes vantant son « histoire glorieuse ». Des chercheurs universitaires ont enquêté sur ces affirmations et ont constaté que les réseaux sociaux regorgent d’informations sur l’Ivan Chaï et son histoire glorieuse, qui utilisent des éléments du passé pour construire un narratif vraisemblable. ²
À mesure que l’Ivan Chaï gagnait en popularité, les pays voisins ont commencé à adapter le récit pour le revendiquer comme leur propre patrimoine culturel. En Estonie, une femme a créé sa propre histoire : « C’est la plante que Pierre 1er donnait toujours à ses soldats comme boisson obligatoire, car elle préserve la virilité des hommes. » ²
Au-delà de la Russie
Avec la Russie comme pays d’origine, plusieurs entreprises d’Ivan Chaï y prospèrent, allant des grandes usines aux producteurs artisanaux de haute qualité. Cette industrie en pleine croissance a suscité des initiatives entrepreneuriales similaires dans tout l’hémisphère nord.
Au Canada, des producteurs artisanaux et amateurs enthousiastes font la promotion de son caractère sans caféine et de ses bienfaits pour la santé par le biais de contenus en ligne et de marchés locaux.
En 2018, un jeune québécois passionné par les plantes a fait une découverte inattendue en cherchant des semences ancestrales et outils de jardin sur la boutique en ligne d’un écovillage russe: un authentique thé noir à base d’épilobe. Cette découverte l’a finalement conduit à créer, quelques années plus tard, une entreprise appelée Thés du Nord, qui propose du thé d’épilobe cueilli localement à des clients partout au Québec et Canada… Peut-être avez-vous entendu parler de lui ? 😉
Usages par les premiers peuples du Nord
Alors que le narratif russe de l’Ivan Chaï est en partie réinventé, les peuples autochtones de l’Amérique du Nord et de l’est de la Russie (Sibérie, Kamtchatka et Extrême-Orient) entretiennent depuis des générations des relations authentiques et bien documentées avec l’épilobe.
Selon le guide des plantes du USDA, les peuples autochtones d’Amérique du Nord utilisaient l’épilobe de plusieurs façons. Plusieurs récoltaient la pulpe sucrée des jeunes tiges comme aliment printanier et la consommaient crue ou cuite comme des asperges. D’autres utilisaient les tiges feuillues pour aromatiser les plats ou pour tapisser les fosses de cuisson.
Cette plante avait également des usages pratiques. Les peuples de l’intérieur du continent utilisaient l’épilobe comme pommade médicinale contre l’eczéma et les affections cutanées. Les Premières Nations côtières tordaient les écorces séchées des tiges pour en faire de la ficelle pour les filets de pêche, et certaines mélangeaient le duvet des semences avec des poils d’animaux pour le tissage et le rembourrage.⁵ Il était même utilisé comme substitut au tabac.10
De la plante sauvage au thé artisanal
Poursuivez votre lecture avec la Partie 3 : Récolte et transformation durables du thé d’épilobe pour découvrir comment les artisans des Thés du Nord cueillent les feuilles d’épilobe sauvage en Abitibi et utilisent des méthodes d’oxydation ancestrales pour créer le premier thé québécois.
Écrit par Drasko Saban
Révisé par Julien Drouin-Bouffard
Traduit de l’anglais par Philip Zoghbi
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Références
- Kalle, R., Belichenko, O., Kuznetsova, N., Kolosova, V., Prakofjewa, J., Stryamets, N., Mattalia, G., Šarka, P., Simanova, A., Prūse, B., Mezaka, I., & Sõukand, R. (2020). « Gaining momentum: Popularization of Epilobium angustifolium as food and recreational tea on the Eastern edge of Europe. » Appetite, 150, 104638.
- Prakofjewa, J., Kalle, R., Belichenko, O., Kolosova, V., & Sõukand, R. (2020). « Re-written narrative: transformation of the image of Ivan-chaj in Eastern Europe. » Heliyon, 6(8), e04632.
- Sõukand, R., Mattalia, G., Kolosova, V., Stryamets, N., Prakofjewa, J., Belichenko, O., Kuznetsova, N., Minuzzi, S., Keedus, L., Prūse, B., Simanova, A., Ippolitova, A., & Kalle, R. (2020). « Inventing a herbal tradition: The complex roots of the current popularity of Epilobium angustifolium in Eastern Europe. » Journal of Ethnopharmacology, 247, 112254.
- Kravchenko, A. (2017, October 4). « 5 wild herbs Russians like to brew up to keep warm. » Russia Beyond. https://www.rbth.com/russian-kitchen/326320-5-russian-herbal-tea
- Vovniy, A. (2015). Interviews with Aleksander Vovniy and « Facts about Ivan Chai. » NOMAD Tea & More. https://nomad-tm.ru/facts-ivan-chai
- Palibin, I. V. (1942). Kak prigotovit’ chai i kofe iz kul’turnykh i dikorastushchikh rastenii Lenoblasti [How to prepare tea and coffee from cultivated and wild plants of Leningrad Oblast] (A. A. Korchagin, Ed.). Leningradskoe Gazetno-Zhurnal’noe i Knizhnoe Izdatel’stvo. (Original work compiled from « Tea and coffee from cultivated and wild plants »)
- Manitoba Agriculture. (n.d.). Fireweed. Government of Manitoba. Retrieved from https://www.gov.mb.ca/agriculture/crops/crop-management/fireweed.html