LE GUIDE COMPLET DU THÉ D'ÉPILOBE : PARTIE 3
Chez les Thés du Nord, tout commence par notre relation avec le territoire. Comme nous l’avons vu dans la Partie 1, l’épilobe produit une quantité exceptionnelle de graines et forme un vaste réseau de rhizomes, ce qui en fait une plante remarquablement résiliente et bien adaptée à la cueillette durable.
Notre engagement de faire une cueillette sauvage responsable nous permet d’entretenir une relation respectueuse avec la terre et les écosystèmes fragiles dont nous dépendons. Chaque décision est guidée par le principe suivant : notre production de thé ne doit pas nuire à l’environnement naturel.
Notre épilobe pousse à l’état sauvage dans la région de l’Abitibi, à environ 600 kilomètres au nord de Montréal. Son climat nordique se traduit par une saison de croissance courte, mais rapide. Les longues journées d’été offrent un ensoleillement prolongé, tandis que les nuits plus fraîches ralentissent la croissance et concentrent les huiles essentielles et les bienfaits de la plante. À l’abri de toute pollution industrielle et produit chimique agricole, notre épilobe pousse dans un environnement naturel. La présence de friches agricoles, de prairies sauvages, de coupes forestières et de feux de forêt favorise la propagation de cette plante pionnière prolifique.
Nous découvrons de nouvelles talles d’épilobe de plusieurs façons : prospection sur le terrain, cartographie des feux de forêt et de la végétation, bouche-à-oreille et repérage par avion. Cette approche nous permet de localiser efficacement les populations d’épilobe prospères.
Avant toute cueillette, nous évaluons la taille, la densité et la vigueur de chaque colonie. Pour des raisons de durabilité et d’efficacité, seules les grandes talles vigoureuses sont retenues. Nous évitons les zones écologiques sensibles, les milieux humides, les bords de route, les lignes hydroélectriques et les sites potentiellement contaminés.
Nous tenons des registres détaillés de chaque site de cueillette, incluant les coordonnées GPS, l’évaluation des populations, la quantité d’épilobe récoltée et les observations de régénération. Nous cueillons principalement sur des terres publiques et demandons toujours la permission aux propriétaires avant de cueillir sur une propriété privée. La plupart d’entre eux ne connaissent pas l’épilobe par son nom : ils l’appellent généralement la « fleur rose ». Ils sont souvent surpris et ravis d’apprendre qu’on peut en faire du thé, et encore plus qu’une entreprise entière est bâtie autour de cette plante. Ils nous accordent alors volontiers l’accès, et nous les remercions en leur offrant du thé d’épilobe.
Nos cueilleurs parcourent les talles en petits groupes, sous la supervision du chef d’équipe. À l’aide de seaux ou de sacs, chacun cueille selon les méthodes enseignées par nos cueilleurs vétérans.
Intégrité de la plante : nous récoltons soigneusement les feuilles à la main, en laissant les tiges intactes. Nous prélevons environ les trois quarts des feuilles de chaque plant. Les feuilles restantes assurent la photosynthèse et nourrissent le système racinaire pour la prochaine saison. En préservant la tige, nous permettons à la plante de fleurir et de produire ses graines, complétant ainsi son cycle de reproduction, pour le plus grand bonheur des insectes pollinisateurs. Nous limitons nos déplacements dans les massifs denses afin de réduire le nombre de plants piétinés.
Bienfaits optimaux : nous planifions notre cueillette pendant la période de floraison, soit de la fin juin à la fin juillet, lorsque la recherche confirme la teneur la plus élevée en polyphénols, une molécule hautement médicinale.¹
Conservation et transport : les feuilles fraîchement cueillies sont déposées soigneusement dans des sacs aérés et surveillées toutes les heures pour les protéger du vent, de la chaleur et du compactage. Elles sont acheminées à notre atelier deux fois par jour afin de maintenir une fraîcheur optimale.
Chez les Thés du Nord, nous avons perfectionné pendant des années l’art de transformer l’épilobe sauvage afin de produire le premier thé québécois. Notre approche artisanale combine le savoir-faire traditionnel de la confection du thé à l’innovation moderne pour créer un thé propre à notre terroir boréal. Nous avons acquis les bases auprès de maîtres de thé de Chine et de Taïwan et découvert les techniques de l’Ivan Chai de Russie (voir notre article sur l’histoire du thé d’épilobe). La suite est le fruit de nombreux essais et erreurs et de notes minutieuses prises à chaque étape de transformation et de dégustation.
Notre méthode de transformation s’inspire des meilleurs thés au monde : le thé noir orthodoxe indien, le thé noir chinois traditionnel, le thé Wulong taïwanais de haute montagne et le thé Pu-erh du Yunnan. Voici les étapes de fabrication de notre thé d’épilobe original et de notre thé noir d’épilobe, ainsi qu’un aperçu de ce qui les distingue :
Pendant 12 à 24 heures, les feuilles fraîches flétrissent dans notre atelier, perdant environ 30 % de leur humidité. Cette étape cruciale les rend souples et amorce leur transformation biochimique. Lors du flétrissement, l’atelier se remplit d’un doux parfum qui nous indique que les feuilles se détendent et sont prêtes pour l’étape suivante.
Le roulage brise les cellules des feuilles, ce qui expose leur jus à l’oxygène et libère les enzymes naturelles et les huiles essentielles. Ici, les feuilles sont torsadées, jamais broyées. Un thé à feuilles entières donne une infusion bien plus aromatique et complexe que le thé en poudre provenant des grandes usines utilisant le procédé CTC (« Crush, Tear, Curl ») d’Inde ou du Kenya. Cette étape est essentielle pour révéler les arômes uniques de l’épilobe et amorcer l’oxydation qui donnera au thé sa couleur foncée et son corps.
Thé d’épilobe original : une oxydation plus légère, donnant un thé rond aux arômes délicats, floraux et légèrement herbacés. La feuille séchée est majoritairement noire avec quelques touches de vert, ce qui la rend visuellement identique à un thé Wulong, notamment le Baozhong de Pinglin à Taïwan.
Thé noir d’épilobe : des cycles de séchage plus intenses confèrent un profil corsé et légèrement torréfié.
Thé d’épilobe original : un séchage plus doux préserve les notes herbales et florales délicates.
Nous mettons ensuite les feuilles séchées dans des sacs hermétiques de grade alimentaire où celles-ci vont reposer au moins trois mois, le temps que les arômes se développent, avant la mise en vente. L’arôme fruité caractéristique de l’épilobe s’exprime alors pleinement, tandis que les tanins s’adoucissent. Le thé peut d’ailleurs vieillir plusieurs années et, comme un bon vin, se bonifier avec le temps.
Nous avons adapté nos méthodes de transformation à d’autres plantes locales qu’on retrouve en abondance. Notre thé de framboisier et notre thé d’argousier suivent le même procédé que notre thé noir d’épilobe. Les résultats offrent une profondeur de saveurs au-delà de ce que nous croyons possible. Chaque plante a ses particularités, ce qui nous pousse à s’adapter et à faire preuve de créativité. Notre plus récente création, le thé de spirée (Spiraea alba var. latifolia), est notre premier thé blanc. Légèrement oxydé, il offre une infusion d’une grande douceur aux notes sucrées, herbacées et florales, avec une touche de vanille. Nous menons actuellement des travaux de R&D pour créer d’autres thés oxydés à partir de notre riche flore boréale. De nouvelles créations sont à venir, toutes délicieusement transformées grâce à l’oxydation. Restez à l’affût!
Souvent appelée à tort fermentation, y compris par les maîtres du thé noir indien, l’oxydation est en réalité une réaction biochimique, et non biologique. La fermentation est provoquée par des micro-organismes comme les levures, moisissures et bactéries, et prend différentes formes : alcoolique (vin, bière), acétique (vinaigre) ou lactique (choucroute, yogourt), par exemple. En revanche, l’oxydation est déclenchée par l’oxydase, une enzyme fascinante présente partout dans le vivant. C’est elle qui fait brunir les bananes mûres, les pommes coupées et les feuilles brassées de Camellia sinensis. Son rôle vital est de contribuer à la décomposition des organismes vivants endommagés et de les restituer au sol… rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme!
L’oxydation est également responsable du changement de couleur des feuilles d’épilobe, qui passent du vert au noir. Elle fait brunir ou noircir les fruits et les feuilles lorsqu’ils sont endommagés ou coupés, un phénomène qu’on appelle le brunissement enzymatique. On l’observe chez la banane, la pomme, le basilic, les champignons et bien d’autres encore. Demandez à n’importe quelle grand-mère : pour faire le meilleur pain aux bananes au monde, il faut des bananes tachetées ou brunies! C’est l’oxydation à l’œuvre qui développe des saveurs plus riches et plus sucrées.
Si nos débuts étaient purement artisanaux, avec un roulage à la main, la demande croissante nous a poussés à accroître notre production de façon réfléchie. Nous avons investi dans des machines spécialisées dans la transformation du thé, importées de la province du Fujian en Chine, une région réputée pour sa production de thé. Cela nous permet de garantir une qualité constante pour de plus grands volumes tout en offrant des prix plus accessibles. Nous avons toutefois conservé la touche artisanale là où elle compte le plus : une manipulation et une supervision par notre producteur de thé à chaque étape, ainsi qu’une production en petits lots pour notre Collection Grands Crus.
Avec le temps, nous avons appris à identifier les changements subtils de couleur, d’arôme et de texture des feuilles qui nous indiquent quand passer à l’étape suivante. Ce savoir-faire s’est bâti sur de nombreuses années d’expérimentation. C’est bien plus que de suivre une simple recette : nous devons porter attention à chacune des étapes de chaque lot. On se sent un peu comme des boulangers qui travaillent du pain au levain, ou bien des vignerons qui fermentent du vin nature. Le vivant a son propre rythme et nous devons aller dans le sens du courant, et non pas l’inverse. Avec l’épilobe, on doit adapter chaque production en fonction de plusieurs variables :
Avec l’expérience, on finit par savoir au toucher, quand les feuilles sont prêtes. C’est un peu ça l’alchimie : quand l’intuition rencontre la connaissance, quand la nature rencontre la culture humaine.
« Je me sens très proche de ces maîtres du thé qui m’ont accueilli dans leurs petits ateliers à Taïwan et en Chine. Un savoir transmis de génération en génération. Je suis reconnaissant pour ce qu’ils m’ont appris et pour les liens qu’on tisse ensemble. On travaille à la même échelle, avec les mêmes techniques et le même équipement. Ce qui diffère, c’est la plante et le savoir-faire ancestral qu’ils possèdent. »
Julien Drouin-Bouffard, producteur de thé chez les Thés du Nord
Cet équilibre entre savoir traditionnel, intuition, expérimentation et efficacité moderne nous permet de partager notre thé d’épilobe québécois partout au pays, tout en préservant la qualité qui fait la réputation des Thés du Nord. C’est la preuve qu’avec dévouement, innovation et tradition, notre flore boréale peut donner naissance à un thé de calibre international.
Curieux d’y goûter?
Vous apprécierez aussi les suites de ce guide qui seront publiées sous peu.
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Écrit par Drasko Saban
Révisé par Julien Drouin-Bouffard
Traduit de l’anglais par Camille Bonjour
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