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LE GUIDE COMPLET DU THÉ D'ÉPILOBE : PARTIE 4

Comment faire du thé d’épilobe à la maison : étape par étape

Qu’est-ce que le thé d’épilobe ?

L’épilobe (Chamaenerion angustifolium) tapisse les clairières et forêts boréales chaque été. La plupart des gens passent devant sans même le remarquer.

Grande plante colorée difficile à manquer, il atteint 1 et 2 m de hauteur et produit de vives fleurs rose-violet en juillet. Ses feuilles sont longues et étroites — c’est d’ailleurs ce que signifie son nom latin, angustifolium. L’épilobe prospère après les perturbations (comme les feux de forêt) dans les climats nordiques du monde entier : de Terre-Neuve à l’Alaska, de la Russie à la Scandinavie, en passant par l’Himalaya et les Alpes. Si vous vivez dans un climat nordique, il est probablement plus proche que vous ne le pensez.

feuilles d'épilobe
Massifs d'épilobe
fleurs d'épilobe

Grâce aux techniques traditionnelles asiatiques du thé noir, cette plante sauvage se métamorphose : d’une tisane au goût herbal, elle devient un thé doux, rond aux arômes fruités. Naturellement sans caféine ! Célèbre en Russie sous le nom d’Ivan Chaï ou de thé d’épilobe fermenté, il y est préparé et apprécié depuis plus de deux cents ans. Apprenez-en davantage sur l’histoire de l’Ivan Chaï ici.

Thé noir d’épilobe oxydé (à gauche) vs tisane d’épilobe (à droite)
Thé noir d’épilobe oxydé (à gauche) vs tisane d’épilobe (à droite)
Coupe de thé d’épilobe

En six étapes simples, Julien vous montre comment faire du thé d’épilobe à la maison et maîtriser la magie de l’oxydation, aussi appelée fermentation. Pas besoin d’équipement spécial : des feuilles fraîches, vos mains, un four et un peu de patience.

Julien Drouin Bouffard

Salut ! Je m’appelle Julien Drouin-Bouffard.

Autodidacte passionné par les plantes, je me suis spécialisé dans les thés boréaux issus de plantes sauvages québécoises. Après dix ans à perfectionner mon savoir-faire, à étudier auprès des maîtres de thé de Chine et de Taïwan, et à me former sous la supervision d’un producteur russe d’Ivan Chaï, j’ai fondé les Thés du Nord. Chaque été, je dirige une équipe de cueilleurs en Abitibi, dans le nord du Québec, où nous produisons des thés boréaux selon les principes que je vous explique dans ce tutoriel. Nos thés sont maintenant offerts dans plus de 120 points de vente et restaurants à travers le Canada. Je donne également des ateliers où j’enseigne à tous comment faire du thé à partir des plantes qui poussent dans leur cour.

Cet article vous emmène dans les coulisses de notre atelier, de la récolte à la transformation. Visionnez cette courte video pour nous suivre dans le feu de l’action.

EN SAVOIR PLUS SUR MOI

Comment faire du thé d’épilobe fermenté

Étape 1 : Cueillette

Avant ou pendant la floraison, soit de la mi-juin à la fin juillet, récoltez des feuilles sur des plants d’épilobe sains. Prélevez environ les trois quarts des feuilles de chaque plant et laissez la tige, les feuilles restantes et les fleurs intactes.

Récolte de feuilles d’épilobe
Récolte de feuilles d’épilobe

Étape 2 : Flétrissement

Étalez les feuilles uniformément sur un drap, une plaque ou un séchoir, en couches d’environ 2 à 3 cm d’épaisseur, à l’abri du vent et du soleil direct. Elles doivent ramollir et perdre un peu d’humidité, mais pas trop ! Laissez reposer de 8 à 18 heures en brassant aux quelques heures pour un flétrissement uniforme. La durée variera selon la température, l’humidité, la circulation d’air et l’épaisseur des couches.

Flétrissements de feuilles d’épilobe dans des racks
Flétrissements de feuilles d’épilobe dans des racks
Vérification d’une feuille d’épilobe flétrie

Truc de pro

Si c’est trop flétri, c’est fini ! Les feuilles doivent être souples et ne pas craquer quand on les plie ou roule entre les paumes. Lorsque la majorité des feuilles plient sans craquer, vous pouvez passer au roulage

Étape 3 : Roulage

Prenez une poignée de feuilles et roulez-les fermement entre vos paumes jusqu’à ce qu’elles deviennent foncées et libèrent leur jus. Notre technique préférée : rassemblez plusieurs poignées de feuilles et roulez-les en utilisant le poids de votre corps, comme si vous pétrissiez du pain. Démêlez les amas de feuilles roulées et déposez-les dans un bol au fur et à mesure.

Roulage à la main de feuilles d’épilobe
Roulage à la main de feuilles d’épilobe

Truc de pro

Roulez plus fort pour un thé plus foncé et rond. Roulez plus légèrement pour des feuilles semi-oxydées et un thé plus léger, herbal et floral.

Étape 4 : Fermentation / Oxydation

Placez les feuilles roulées dans un bol. Couvrez d’un linge humide (pas détrempé) et laissez reposer à température ambiante (18 à 25°C) de 12 à 24 heures. Le linge humide maintient l’humidité nécessaire à l’oxydation tout en laissant l’air circuler. Vérifiez aux quelques heures, mélangez les feuilles et humidifiez le linge de nouveau au besoin.

Feuilles roulées d’épilobe
Feuilles d’épilobe en oxydation dans un bol
Feuilles d’épilobe à différentes stades : fraîches, roulées, oxydées et séchées

Truc de pro

Fiez-vous à votre nez. L’arôme évoluera de notes herbacées, puis florales, et enfin fruitées-bonbon. Quand l’arôme atteint le pic aromatique, c’est le moment de passer au séchage. Attention : n’oxydez pas trop longtemps sinon ça moisit !

Cette étape est communément appelée fermentation dans la tradition de l’Ivan Chai, bien qu’il s’agisse techniquement d’une oxydation, un processus biochimique où les enzymes de la feuille réagissent avec l’oxygène de l’air. La véritable fermentation est un processus complètement différent qui implique des micro-organismes tels que des bactéries ou levures. Nous utilisons ici les deux termes, car ils sont employés de façon interchangeable dans le monde du thé.

Étape 5 : Séchage

Démêlez les feuilles (surtout les petites boules) et étalez-les uniformément. Vous pouvez les faire sécher lentement à l’air libre, les placer dans un déshydrateur ou dans un four. Déshydratez à basse température (25 – 35°), ou faites sécher-rôtir au four entre 185 et 215 °F (85 – 100 °C) pendant 1 à 3 heures, jusqu’à ce que les feuilles deviennent brun foncées ou noires.

Thé noir d’épilobe séché au four

Truc de pro

Cassez une feuille. Si elle craque, c’est prêt. Si elle plie, continuez le séchage.

Étape 6 : Vieillissement

Transférez les feuilles séchées dans un pot Mason hermétique et laissez reposer pendant au moins 2 à 3 mois. Des saveurs plus complexes se développent avec le temps. Bien identifiez vos pots et notez votre méthode de transformation afin de vous améliorer à chaque fois.

Thé noir d’épilobe sec dans un pot identifié
Thé d’épilobe savouré en équipe
Thé d’épilobe savouré en équipe

Truc de pro

Pour préparer une tasse de thé, infusez 1 à 2 cuillères à soupe de feuilles séchées dans de l’eau bouillante (95-100° C / 205-212 °F) pendant 5 à 8 minutes, puis filtrez. Pas satisfait du goût ? Attendez encore quelques mois. Plus le thé vieillit, meilleur il devient.

Capsule vidéo

Vous voulez encore plus de détails ? Visionnez notre capsule vidéo !

Quoi ne PAS faire

Il existe quelques recettes de thé d’épilobe douteuses qui circulent en ligne. Voici ce qu’il faut éviter :

Récolter la plante entière

Couper la tige, la rapporter à la maison et ensuite retirer les feuilles, c’est beaucoup plus de travail et ça tue la plante. Récoltez simplement les feuilles et laissez la tige intacte.

Fermenter pendant 2 à 3 jours

Soyez très prudent avec une oxydation de plus de 24 heures. On entend souvent parler de 3 jours de fermentation en ligne, mais je n’ai jamais réussi à le faire sans que mon lot se gâte. À un certain point, le risque de mauvaise fermentation devient réel : la moisissure. Gardez en tête que plus le roulage est vigoureux et plus la température est élevée, plus l’oxydation sera rapide et plus la moisissure risque d’apparaître vite !

Conserver les feuilles malgré l’apparition de moisissures

Si vous sentez quelque chose de désagréable ou vous apercevez de la moisissure blanche et duveteuse pendant l’oxydation, jetez le lot au complet. Certaines recettes indiquent de retirer seulement les feuilles moisies et de garder le reste. Mauvaise idée : la moisissure se propage bien au-delà de ce que l’on voit. Votre nez est votre meilleur allié. Si ça sent bon, conservez le lot. Sinon, jetez tout et recommencez à zéro !

Trop flétrir

Si les feuilles flétrissent et sèchent trop, le roulage et l’oxydation deviennent impossibles. Vous pouvez essayer de les réhumidifier avec un vaporisateur, mais l’oxydation en souffrira. Dans le doute, passez au roulage plus tôt.

Broyer ou hacher les feuilles

Les feuilles broyées ou concassées s’oxydent plus vite et produisent un thé plus foncé, mais les arômes en souffrent. Des feuilles entières bien roulées produisent toujours une tasse plus complexe et plus aromatique. Minimisez l’émiettement pendant le roulage et gardez les feuilles aussi entières que possible. Il est normal d’avoir quelques miettes, mais en avoir trop signifie que les feuilles étaient trop sèches ou trop humides après le flétrissement… vous trouverez le bon équilibre avec l’expérience !

Surchauffer

Si les feuilles fraîches sont entassées dans de grosses piles et dégagent trop de chaleur pendant le transport, le flétrissement ou l’oxydation, elles jauniront et perdront leur potentiel aromatique. Gardez la température sous les 30 °C à chaque étape avant le séchage.

Plants d’épilobe coupés
Feuilles d’épilobe broyées avec un moulin à viande

C’est la transformation qui fait le thé

Chez les Thés du Nord, nous croyons que :

ce qui fait le thé, c’est la transformation, pas la plante, et
ce qui fait la caféine ou la théine, c’est la plante

Quand vous buvez une tasse de thé, vous supposez peut-être que ce qui en fait du « thé », c’est la plante dont il provient, plus précisément l’espèce Camellia sinensis, cultivée en Chine, Inde, Japon et ailleurs.

Feuilles de Camellia sinensis, Chiayi, Taïwan
Feuilles de Camellia sinensis, Chiayi, Taïwan

C’est le paradigme dominant dans les pays occidentaux, issu du Royaume-Uni au 18e siècle. Dans la culture chinoise du thé, c’est la méthode de transformation qui définit la famille : la même feuille de Camellia sinensis peut devenir un thé blanc, vert, Wulong, noir ou fermenté selon les méthodes utilisées. Chez les Thés du Nord, nous appliquons cette même philosophie à l’épilobe. Jusqu’ici, chaque type de thé asiatique que nous avons tenté de reproduire a donné jusqu’à présent d’excellents résultats (même si nous avons encore des décennies d’améliorations devant nous) avec nos plantes boréales. C’est vraiment impressionnant ! Quand vous goûterez l’un de nos thés locaux, vous comprendrez ce qu’on veut dire…

Classification des thés chinois selon leur techniques de transformation
Classification des thés chinois selon leur techniques de transformation

Depuis nos voyages en Asie, où nous avons découvert l’impressionnante différence entre les feuilles fraîches de Camellia et celles transformées, nous sommes convaincus plus que jamais que c’est la transformation qui distingue le thé de la tisane. Notre vision à long terme est de mettre sur pied une école en ligne pour partager notre savoir-faire avec tous. Nous souhaitons contribuer au mouvement « Penser globalement, agir localement » en aidant les gens à réduire leur dépendance au thé importé, diminuant ainsi leur empreinte écologique, leurs émissions de gaz à effet de serre et leur consommation de caféine.

Grâce à des ateliers pratiques et des ressources éducatives sur la production de thé, nous encourageons les gens à découvrir les plantes qui poussent dans leur cour, jardin, prairies et forêts environnantes.

Décortiquons tout ça ensemble.

Julien Drouin-Bouffard, producteur de thé d’épilobe

La tisane : simplicité préservée

Les tisanes classiques suivent un processus simple de la plante à la tasse. Il n’y a que deux étapes : la cueillette et le séchage à basse température pour préserver les propriétés naturelles de la plante et ses huiles essentielles. Les méthodes de séchage les plus courantes sont : le séchage au soleil, le séchage à l’intérieur à l’air libre ou avec des ventilateurs, et le séchage à l’aide de déshydrateurs à basse température. Depuis la nuit des temps, les cultures du monde entier utilisent diverses techniques de séchage pour conserver l’abondance de plantes médicinales que la nature nous offre.
Consommé depuis des millénaires par les Innus, Cris et Anichinabés, le thé du Labrador est probablement la tisane boréale la plus populaire de nos jours.
Consommé depuis des millénaires par les Innus, Cris et Anichinabés, le thé du Labrador est probablement la tisane boréale la plus populaire de nos jours.

Avec ces méthodes, il n’y a aucune transformation ni évolution des composés naturels de la plante. Vous buvez ce que vous avez récolté, simplement séché. C’est exactement ce qu’on recherche avec des tisanes aromatiques comme la menthe ou la rose. Toutefois, si on prend des feuilles d’épilobe ou de Camellia sinensis et qu’on ne fait que les sécher, on obtient une infusion légère et herbacée qui, franchement, n’a rien d’extraordinaire. Voilà pourquoi des milliers de maîtres de thé asiatiques ont passé des siècles à peaufiner leur savoir-faire et pourquoi les amateurs de thé sont prêts à payer si cher pour leur boisson préférée.

Coupe de thé d’épilobe dégustée par une jolie femme

La transformation des thés vert et noir

Les techniques traditionnelles chinoises de thé métamorphosent radicalement la feuille fraîche. Lorsqu’on applique celles-ci au Camellia sinensis ou à d’autres plantes comme l’épilobe, différentes méthodes de transformation créent différents types de thé.

Voici comment on transforme le thé :

Thé noir

La transformation commence par le flétrissement afin de réduire la teneur en eau et rendre les feuilles souples. Ensuite, c’est l’étape du roulage qui brise les parois cellulaires et libère les enzymes et les huiles essentielles. Cette étape permet aux feuilles de subir une oxydation complète, où les enzymes interagissent avec l’oxygène pendant plusieurs heures, développant ainsi des composés aromatiques complexes absents de la feuille fraîche. Cette transformation enzymatique crée les notes riches, maltées et parfois fruitées, caractéristiques du thé noir.

Notez que ce processus est communément appelé fermentation dans le monde du thé, mais il s’agit techniquement d’une oxydation. La véritable fermentation fait intervenir des micro-organismes ; c’est un processus différent. Pour en savoir plus sur cette distinction, consultez la partie 3.

Diagramme techniques thés boréaux
Thé noir d’épilobe
Thé noir d’épilobe

Thé vert

Après un très court flétrissement, l’oxydation est rapidement interrompue par la chaleur, soit à la poêle (en Chine), soit à la vapeur (pour le sencha au Japon). C’est ce qu’on appelle la fixation ou dessiccation (shāqīng, 杀青 en mandarin, qui signifie « tuer le vert »), et elle se fait avant l’étape du roulage. Ce procédé préserve la fraîcheur et le goût végétal de la feuille, conserve sa couleur verte et développe des arômes de noisette ou des notes umami.

Cuisson à la main du célèbre thé vert Longjing à Hangzhou, Chine
Cuisson à la main du célèbre thé vert Longjing à Hangzhou, Chine

Séchage à haute température

La transformation des thés noir et vert se termine par un séchage à haute température pour éliminer l’humidité résiduelle des feuilles, apporter un léger arôme de torréfaction et préserver les saveurs développées.

Vieillissement

Le Camellia et l’épilobe vieillissent de façon semblable. Le thé noir peut être affiné pendant des mois, voire des années, lui permettant de développer des saveurs plus complexes. Le thé vert, au contraire, est meilleur dans les premiers mois, car ses arômes délicats s’estompent avec le temps.

C’est ici que ça devient intéressant...

Ces mêmes techniques peuvent être appliquées à de nombreuses plantes au-delà du Camellia sinensis, notamment le rooibos en Afrique du Sud, l’épilobe dans les climats froids du monde entier, et bien d’autres. Quand l’épilobe subit une oxydation complète selon les méthodes de transformation du thé noir, il passe d’une infusion herbacée à un thé noir d’épilobe au profil aromatique riche : notes de fruits séchés, de miel et une légère touche florale. Qu’ils proviennent de Camellia, de rooibos ou d’épilobe, ces thés noirs partagent tous la même infusion foncée et réconfortante qu’on aime tant. Malgré tout, chaque plante a son caractère et apporte sa saveur distinctive à la tasse, élargissant ainsi les possibilités pour les amateurs de thé du monde entier. L’épilobe peut également être soumis aux méthodes de transformation du thé vert. Il conserve alors davantage son goût végétal initial, tout en développant des notes fraîches et légèrement beurrées, accompagnées d’une touche de noix grillée en fin de bouche. Nous verrons plus en détail les différents profils aromatiques des thés d’épilobe dans la Partie 6.

La gamme de thés d’épilobe, en allant des feuilles simplement séchées au goût herbacé jusqu’aux thés oxydés. De haut en bas / De gauche à droite : 1) tisane, 2) thé vert, 3) thé original de style Wulong, 4) thé noir, 5) thé vieilli.
La gamme de thés d’épilobe, en allant des feuilles simplement séchées au goût herbacé jusqu’aux thés oxydés. De gauche à droite : 1) tisane, 2) thé vert, 3) thé original de style Wulong, 4) thé noir, 5) thé vieilli.

La caféine : une question de plante

Beaucoup de gens se questionnent sur la caféine dans le thé. Chaque semaine, on entend cette question au marché : « Si on appelle ça du thé, ça veut dire qu’il y a de la caféine ? Si c’est une tisane, ça veut dire qu’il n’y en a pas ? »

La caféine (aussi appelée théine) est une molécule de la famille des alcaloïdes et étonnamment peu présente dans le règne végétal. Sur les centaines de milliers d’espèces végétales sur Terre, seulement quelques-unes produisent naturellement de la caféine. Les exemples les plus connus sont le caféier, Camellia sinensis (théier), maté, guarana, cacao, etc.

Caféier (Coffea arabica)
Caféier (Coffea arabica)

Transformation et plante : deux rôles distincts

Ce qui fait le thé, c’est la transformation; mais ce qui fait la caféine, c’est la plante. Qu’elles soient transformées ou non, certaines plantes en contiennent et d’autres non. Voici comment ça fonctionne :

Feuilles d’épilobe séchées à basse température = tisane d’épilobe sans caféine

Remarquez comment les tisanes des 2 espèces sont similaires (feuilles vertes plates) et comment les 2 thés noirs (feuilles noires roulées) sont presque identiques.

Feuilles d’épilobe flétries, roulées, oxydées et séchées à haute température = thé noir d’épilobe sans caféine

Remarquez comment les tisanes des 2 espèces sont similaires (feuilles vertes plates) et comment les 2 thés noirs (feuilles noires roulées) sont presque identiques.

Feuilles de Camellia sinensis récoltées et séchées à basse température = tisane de Camellia avec caféine

Remarquez comment les tisanes des 2 espèces sont similaires (feuilles vertes plates) et comment les 2 thés noirs (feuilles noires roulées) sont presque identiques.

Feuilles de Camellia sinensis flétries, roulées, oxydées et séchées à haute température = thé noir de Camellia avec caféine

Remarquez comment les tisanes des 2 espèces sont similaires (feuilles vertes plates) et comment les 2 thés noirs (feuilles noires roulées) sont presque identiques.

Remarquez comment les tisanes des 2 espèces sont similaires (feuilles vertes plates) et comment les 2 thés noirs (feuilles noires roulées) sont presque identiques.

L’exemple du café

Le même principe s’applique au café ! Ce qui fait le café, c’est la transformation, pas la plante. Les grains récoltés sur le caféier (Coffea arabica) doivent subir une fermentation et une torréfaction pour donner cette tasse riche, foncée et réconfortante dont certains ne peuvent se passer le matin. Sans cette transformation, certes on obtiendrait un breuvage caféiné, mais il serait peu corsé, herbacé et plutôt fade : bien loin de ce qu’on attend d’un café réconfortant. Ainsi, la transformation façonne le goût et le corps, tandis que la plante détermine s’il y a présence de caféine ou non.

Fèves de café crues fraîchement récoltées
Fèves de café crues fraîchement récoltées
Fèves de café torréfiées
Fèves de café torréfiées

Depuis des siècles voire des millénaires, plusieurs cultures ont créées différents types de café en torréfiant des plantes locales : des grains (orge, blé, seigle, maïs), des racines (chicorée, pissenlit, betterave, carotte) ou des noix (chêne, glands, hêtre). Ces cafés partagent ce même caractère torréfié et corsé, mais restent sans caféine puisque les plantes utilisées n’en contiennent tout simplement pas. Chacun offre aussi un profil aromatique unique, prouvant une fois de plus que c’est grâce à la transformation que sont créés nos breuvages adorés.

Par exemple, le café d’orge (caffè d’orzo en italien) est consommé en Italie à partir du 19e siècle, particulièrement lors des pénuries dues aux guerres, et vit un regain de popularité comme alternative sans caféine.

Café de racines de chicorée
Café de racines de chicorée
Café d'orge
Café d'orge

Le mythe de la tisane sans caféine

Toutes les tisanes ne sont pas sans caféine. Le Yerba maté est le parfait exemple. Cette tisane stimulante d’Amérique du Sud contient environ 80 mg de caféine par tasse, soit autant qu’un café, et offre un arôme typiquement terreux et herbacé. D’autres tisanes caféinées existent, comme le guarana et le yaupon, preuve que « tisane » ne signifie pas automatiquement « sans caféine » (bien que ce soit le cas pour 99% des plantes).

Contenant traditionnel pour boire le maté en Argentine
Contenant traditionnel pour boire le maté en Argentine

L’épilobe : une plante pour tous

L’épilobe est naturellement sans caféine, ce qui vous permet de savourer les saveurs complexes et rondes d’un thé noir classique à n’importe quelle heure de la journée. Il convient aux personnes sensibles à la caféine, aux enfants et à toute personne souhaitant réduire sa consommation de caféine sans sacrifier le rituel et le plaisir d’un thé de qualité. Le thé d’épilobe n’altère pas la qualité du sommeil, ce qui en fait le thé de soirée idéal. Il n’est pas sédatif non plus; vous pouvez donc en consommer tout au long de la journée et rester alerte dans vos activités quotidiennes, tout en bénéficiant d’un esprit et corps plus calmes. Calme + concentré = meilleures décisions = plus efficace.

Thé, feuilles et fleurs d’épilobe
Thé, feuilles et fleurs d’épilobe

Un mouvement à l’échelle mondiale

Ce qui se passe avec l’épilobe au Canada et en Russie (voir la Partie 2 sur l’histoire de l’Ivan Chaï), reflète une révolution mondiale dans la fabrication du thé.

Nous faisons partie d’un mouvement en plein essor qui prouve que c’est la transformation, et non la plante, qui définit le thé. Nous croyons que les techniques d’oxydation traditionnelles peuvent transformer des plantes locales sans caféine en thés exceptionnels et ce, partout sur la planète.

Suivez-nous dans ce fascinant voyage autour du monde !

Le rooibos en Afrique du Sud

Des producteurs de thé en Afrique du Sud transforment un arbuste sauvage appelé rooibos (Aspalathus linearis) en un thé entièrement oxydé, communément appelé « thé rouge » en raison de son infusion ambrée, douce et gourmande. Il est soumis aux mêmes étapes de transformation que le thé noir asiatique : broyage, oxydation et séchage. C’est d’ailleurs cette oxydation qui lui confère sa couleur rouge caractéristique. Le rooibos est rapidement devenu un choix populaire partout dans le monde pour ceux qui souhaitent éviter la caféine du thé de Camellia sinensis.

Feuilles oxydées de rooibos
Feuilles oxydées de rooibos
Thé rooibos
Thé rooibos

Les thés verts en Asie

On trouve également d’anciennes traditions asiatiques qui appliquent les méthodes de transformation du thé vert (fixation à la poêle ou à la vapeur, roulage et séchage au four) à différentes plantes fraîches, notamment le thé de pousses d’orge de Corée et le thé de feuilles de pissenlit de Chine. Aujourd’hui, le plus populaire est probablement le thé de feuilles d’arbre mûrier (Morus sp.), appelé Kuwacha au Japon, Sang Ye Cha en Chine et Bbong Ip Cha en Corée. Il est présenté comme option sans caféine pour remplacer le matcha.

Poudre de thé vert d’arbre mûrier (Morus sp.)
Poudre de thé vert d’arbre mûrier (Morus sp.)
Thé vert d’arbre mûrier
Thé vert d’arbre mûrier

Le thé de feuilles de bleuet (myrtille) en Géorgie

Dans les montagnes de l’ouest de la Géorgie, bergers et villageois roulent et fermentent (oxydent) depuis des temps immémoriaux des feuilles de bleuet sauvage (Vaccinium myrtillus et Vaccinium arctostaphylos) pour obtenir un thé riche, foncé, légèrement acide et sans caféine. Le processus suit les mêmes étapes de production du thé noir : flétrissage, roulage, oxydation et séchage. On ignore si cette tradition a été influencée par l’arrivée des techniques chinoises du thé via la Route de la Soie au XIXe siècle, ou si celle-ci l’a précédée.
Feuilles de bleuet sauvage récoltées dans les montagnes de Géorgie
Feuilles de bleuet sauvage récoltées dans les montagnes de Géorgie

Le thé de feuilles de mûrier (ronce) en Europe

Dans les campagnes européennes, une tradition paysanne presque oubliée renaît : la fermentation des feuilles de mûrier (Rubus fruticosus) pour produire un thé foncé et sans caféine. Cette pratique était autrefois courante en France, Grande-Bretagne, Allemagne et Europe de l’Est, probablement dès le XIXe siècle, voire avant, bien que peu de documents historiques subsistent. Comme pour de nombreuses cultures à travers le monde profondément transformées ou anéanties par la mondialisation, l’importation des thés chinois ou indiens l’aurait progressivement supplanté. La fabrication du thé de mûrier a refait surface lors de périodes où le café ou thé asiatiques étaient rares ou chers. Par exemple, pendant la Première Guerre mondiale en Allemagne, le journal munichois Hell und Gewürz Pflanzen aurait publié en 1918 une recette de thé aux feuilles de mûrier. Le procédé est celui d’un thé noir : les feuilles sont flétries, roulées à la main ou au rouleau à pâtisserie pour en extraire le jus, oxydées, puis séchées, développant ainsi des arômes ronds et profonds, avec des notes boisées et fruitées. Le mûrier étant abondant dans les régions tempérées, on retrouve de nos jours des cueilleurs et petits producteurs en Géorgie, Lituanie, Australie, France, etc. La Ferme Épicerie Permacole fait partie de ceux qui font revivre cet art oublié qu’il appelle à juste titre : affinage à l’ancienne.

Thé de feuilles oxydées de mûrier de Géorgie
Thé de feuilles oxydées de mûrier de Géorgie
Shota Kopaliani, unique producteur de Géorgie, transforme en thé de nombreuses espèces de plantes. On le voit ici en train de récolter les épineuses feuilles de mûrier.
Shota Kopaliani, unique producteur de Géorgie, transforme en thé de nombreuses espèces de plantes. On le voit ici en train de récolter les épineuses feuilles de mûrier.

Des artisans autodidactes

Des producteurs de thé avant-gardistes partout dans le monde découvrent comment la transformation traditionnelle du thé révèle les saveurs cachées et le potentiel des plantes locales. Nous connaissons quelques artisans autodidactes qui explorent la flore nordique. Parmi eux se trouvent Fabien Girard, vulgarisateur reconnu et biochimiste de pointe en plantes comestibles boréales du Lac-Saint-Jean, et Balazs Henger, producteur de thé de l’État de Washington qui fabrique un thé Wulong avec des feuilles d’aulne.

Balazs Henger, producteur de thé avant-gardiste, avec sa récolte de feuilles d’aulne rouge
Balazs Henger, producteur de thé avant-gardiste, avec sa récolte de feuilles d’aulne rouge

Le vaste univers du thé

Voici un répertoire mondial de tous les thés que nous avons recensés, et qui sont transformés grâce à l’oxydation et autres techniques :

Feuille Famille Pays
Épilobe
Noir, vert
Russie, Europe de l’Est, Canada
Rooibos
Noir
Afrique du Sud
Théier (Camellia sinensis)
Vert, Wulong, noir, fermenté, etc.
Chine, Inde, Taïwan, Japon, Corée, Afrique de l’Est, Géorgie, etc.
Framboisier
Noir
Canada, France, Europe, Russie
Mûrier (ronce)
Noir
France, Allemagne, Lituanie, Géorgie, Russie, Australie, États-Unis.
Bleuet (myrtille)
Noir
Géorgie
Arbre mûrier (Morus sp)
Vert, Wulong
Japon, Chine, Corée, Géorgie
Pissenlit
Vert
Chine
Pousses d’orge
Vert
Corée
Aulne rouge
Wulong
États-Unis
Argousier
Noir
Canada
Spirée à larges feuilles
Blanc
Canada
Arbre fruitier (famille des Rosaceae) : pommier, poirier, cognassier, cerisier, aubépine, prunier, sorbier, etc. *
Noir
Russie, Géorgie
Plantes variées : tilleul, vigne, spirée, airelle, melon miel, cassis, viorne, potentille frutescente, fraisier, etc.
Noir
Russie, Géorgie, etc.

 * Attention : les feuilles des arbres du genre Prunus (comme le cerisier) contiennent du cyanure. Toutefois, cette toxine serait potentiellement éliminée lorsque soumise à haute température.

Quiz : Devinez de quelles plantes proviennent ces thés noirs

Cliquez sur l’image pour voir les réponses ! 🙂

Thé noir de feuilles de bleuet
Thé noir d’épilobe
Thé noir de Camellia sinensis
Thé de feuilles de vigne

La petite révolution du thé

Cette révolution n’est pas qu’une tendance passagère. C’est un changement fondamental dans la façon de concevoir la fabrication du thé qui permet de révéler des arômes et des saveurs inconnues jusqu’à maintenant dans la cuisine et les boissons. Elle permet aux gens de créer des thés exceptionnels à partir de leur propre biorégion, ce qui réduit les coûts de transport et les émissions de GES tout en valorisant le terroir local. Avec les connaissances et les techniques appropriées, on peut créer d’excellents thés à partir de nombreuses plantes au-delà de la famille du Camellia sinensis.

Et vous, êtes-vous artisans ? Si vous créez aussi des thés à partir de plantes locales, contactez-nous ! Nous serions heureux de connecter et de vous rajouter à notre répertoire

Thés faits à partir de feuilles d’épilobe, framboisier et argousier
Thés faits à partir de feuilles d’épilobe, framboisier et argousier

Comment choisir les meilleures plantes pour faire du thé dans votre biorégion

Vous vous demandez peut-être… y a-t-il des plantes dans ma cour ou dans la nature environnante que je pourrais transformer en thé ?

L’artisan sentant des feuilles roulées
Des feuilles fraîches roulées entre les mains

Voici quelques critères à considérer si vous voulez créer votre propre thé local :

  • Non toxique : choisissez des plantes qui servent déjà à faire des tisanes — c’est un bon indicateur qu’elles sont sécuritaires et aussi aromatiques et/ou médicinales.
  • Abondante : privilégiez les espèces non menacées, à croissance rapide et faciles à récolter en grande quantité. La transformation demande beaucoup d’énergie, donc éviter de passer des heures à récolter pour une poignée de feuilles.
  • Riche en tanins : ce qu’on aime dans le thé c’est l’agréable sensation en bouche qu’est l’astringence, causée par des feuilles riches en tanins.
  • Souple au roulage (après le flétrissement) : facultatif, mais des feuilles souples facilitent l’oxydation et donnent un thé en feuilles entières plutôt qu’en miettes, ce qui est plus aromatique à long terme.
  • Aromatique pendant l’oxydation : c’est généralement un indice que l’arôme sera agréable à l’infusion.

Soyez créatif et sortez des sentiers battus !

Terminologie : thé ou tisane, telle est la question…

On cherche à s’entendre sur un vocabulaire commun : est-ce qu’on appelle ça du vrai thé ou non ? Nombreux sont ceux dans le monde qui partagent notre point de vue, même s’il est contraire au paradigme dominant. N’empêche qu’après avoir entendu au marché à d’innombrables reprises de nouveaux clients s’exclamer « Wow, c’est délicieux ! Vous avez raison, ça goûte vraiment le thé ! », ça nous confirme qu’on est sur la bonne voie.

Mais au fond, ce qui compte vraiment ne sont pas les mots, mais si ça goûte bon, apaise l’esprit et fait du bien au corps. Et ça, on n’en doute pas une seconde. On espère que vous y goûterez et que vous jugerez par vous-mêmes.

Cueilleurs trinquant au thé d’épilobe ! Santé !

À vous de jouer !

Si vous avez lu jusqu’ici, vous en savez déjà plus sur la transformation du thé que la plupart des gens n’en sauront jamais. L’étape suivante ? Mettre vos apprentissages en pratique ! Cueillez quelques feuilles fraîches d’épilobe (ou d’autres plantes) cet été et essayez d’en faire un thé par vous-même. Expérimentez avec l’intensité du roulage, le temps d’oxydation et la température de séchage. Prenez des notes, bien étiquetez vos bocaux et comparez vos différents lots. C’est ainsi que tous les producteurs de thé, nous y compris, ont appris.

Victor Cauvier-Castonguay, cueilleur vétéran, roulant des feuilles d’épilobe en 2022, St-André-de-Kamouraska
Victor Cauvier-Castonguay, cueilleur vétéran, roulant des feuilles d’épilobe en 2022, St-André-de-Kamouraska

Nous serions ravis que vous nous en donniez des nouvelles. Partagez vos résultats avec nous par courriel à info@thesdunord.ca ou sur les réseaux sociaux. Mieux encore, participez à l’un de nos ateliers pratiques annuels et apprenez cet art avec nous. Et si vous êtes curieux de savoir ce que goûte une décennie de peaufinement, nos thés boréaux vous attendent ici.

Déguster du thé d’épilobe en étant sur son cellulaire
Dans la 5e partie, nous explorons en détail les bienfaits pour la santé du thé d’épilobe. De la santé digestive au soutien de la prostate, en passant par ses propriétés antioxydantes et anti-inflammatoires, la science qui se cache derrière cette plante s’appuie sur des siècles d’usage traditionnel.
L’artisan tenant des fleurs d’épilobe dans sa main

Vous apprécierez aussi les suites de ce guide qui seront publiées sous peu.

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Écrit par Drasko Saban
Révisé par Julien Drouin-Bouffard
Traduit de l’anglais par Camille Bonjour

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Site web : Créations André Sactouris; Crédits Photos : Audrey-Eve Beauchamp, Denis Gendron, Carlito Photo

Ce projet a été financé par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation dans le cadre de l’Initiative ministérielle Proximité 2024-2026.